Depuis plus de vingt ans, Sophie Bernier façonne la programmation francophone de Toronto et de l'Ontario. À la barre artistique de la Franco-Fête depuis dix ans, elle revient sur un parcours qui l'a menée de la radio communautaire au Centre francophone de Toronto, puis vers la direction de programmation de plusieurs festivals. Portrait d'une femme qui orchestre, depuis les coulisses, les rencontres entre artistes et publics francophones.
Derrière chaque soirée de la Franco-Fête, il y a des mois de négociations, de courriels échangés avec des agents d'artistes, et une vision construite patiemment depuis plus de vingt ans. Sophie Bernier occupe ce poste de programmatrice depuis une décennie, mais son rapport au milieu culturel franco-torontois remonte à bien plus loin. Originaire de l'Outaouais, elle a fait ses études en communication avant de passer dix ans dans les médias, d'abord cinq ans à la radio, puis cinq ans à TFO à Toronto.
Elle a ensuite consacré treize années au Centre francophone de Toronto comme responsable de la programmation artistique, un rôle qui l'a préparée à ce qu'elle fait aujourd'hui pour plusieurs festivals francophones en Ontario, dont le Festival franco-ontarien d'Ottawa et la Franco-Fête de Toronto. Dans cette entrevue, elle revient sur son parcours, sa méthode de travail et ce qui continue de motiver son engagement envers la francophonie torontoise.
Un travail qui commence des mois avant le festival
La programmation d'un festival comme la Franco-Fête ne se limite pas aux deux jours de spectacles. Sophie explique que le travail s'étend sur presque toute l'année. Dès l'automne, les agents d'artistes commencent à la contacter pour évaluer les disponibilités en tournée pour l'été suivant, puisque les artistes alternent entre périodes de tournée, d'écriture et d'enregistrement. En janvier, elle se rend à Contact ontarois, un marché du spectacle d'une durée de cinq jours où elle peut voir des extraits de performances, rencontrer des artistes et discuter avec leurs représentants. C'est là, dit-elle, que la programmation commence vraiment à prendre forme dans sa tête. L'hiver est ensuite consacré aux négociations et à la signature des contrats, jusqu'à l'annonce officielle de la programmation au printemps.
Ce travail comporte aussi une dimension logistique moins visible. Une fois les artistes confirmés, Sophie doit s'assurer qu'ils disposent de tout ce dont ils ont besoin pour se présenter sur scène, du transport à l'équipement technique. C'est un rôle qui exige autant de sens des relations humaines que de rigueur administrative, et qui transforme une simple liste de noms en une expérience cohérente pour le public.
L'équilibre entre artistes établis et la relève
Construire une programmation qui reflète la diversité de la francophonie torontoise relève d'un exercice qu'elle compare elle-même à un casse-tête. Elle cherche à équilibrer artistes établis et voix émergentes, tout en s'assurant qu'une bonne proportion d'artistes franco-ontariens et torontois figurent au programme. Les origines culturelles, le genre et les parcours doivent aussi varier pour que la communauté francophone se reconnaisse sur scène dans toute sa pluralité.
Cette approche se reflète directement dans les choix de cette année. Zale Seck, musicien franco-ontarien d'origine sénégalaise installé dans l'Est ontarien, a été repéré par Sophie Bernier lors d'un spectacle à Contact ontarois; son énergie et son ancrage franco-ontarien en ont fait un choix naturel pour ouvrir la soirée du vendredi. Jupiter & Okwess, originaires de Kinshasa mais établis en France, complètent cette soirée avec une tournée qui les mène d'ailleurs de la Suède à la Russie, en passant par Toronto. Sophie Bernier insiste sur la chance de pouvoir accueillir un groupe d'une telle envergure internationale, et souligne le charisme du chanteur Jupiter Bokondji sur scène.
Côté relève, Noémi Madeleine, autrice-compositrice-interprète bilingue originaire d'Ottawa et installée à Toronto, représente exactement le type d'artiste auquel Sophie Bernier souhaite offrir une plus grande visibilité. Quant à Emmanuelle Querry, originaire de l'Outaouais et aujourd'hui établie à Montréal, elle figurait au moment de l'entrevue parmi les artistes en lice pour le titre de Révélation Radio-Canada, une reconnaissance qui confirme sa trajectoire montante dans le paysage musical pop francophone.
Refléter une communauté qui se transforme
La communauté francophone de Toronto évolue, notamment grâce à l'immigration, et Sophie en tient directement compte dans ses choix de programmation. Elle évoque sa participation à une consultation menée par Réseau Ontario, un organisme provincial qui regroupe les diffuseurs de spectacles et de festivals, portant sur l'immigration francophone en Ontario et les communautés qui composent désormais cette population. Cette démarche l'aide à orienter ses décisions vers des artistes susceptibles de rejoindre les différentes communautés culturelles présentes à Toronto.
L'invitation de Jupiter & Okwess illustre bien cette logique. Sophie mentionne explicitement qu'elle savait que la communauté congolaise de Toronto était importante, et que ce choix de programmation visait à lui offrir une représentation sur scène. Pour elle, montrer cette diversité aux anglophones de la ville fait aussi partie de la mission du festival, qui cherche à démontrer que la francophonie torontoise existe sous plusieurs visages, venus d'Europe, d'Afrique, des Antilles et de partout au Canada.
Cette ouverture s'étend également aux non-francophones. Sophie Bernier souligne l'importance d'attirer non seulement les francophones, mais aussi les francophiles et les anglophones curieux de découvrir la musique, les rythmes et la cuisine associés à la culture francophone. Comme les autres communautés culturelles de Toronto qui organisent leurs propres festivals, la Franco-Fête cherche selon elle à devenir un point de rencontre plutôt qu'un événement fermé sur lui-même.
Un partenariat dicté par les circonstances
Le choix de l'Atrium de Radio-Canada comme lieu cette année découle directement d'un contexte particulier. Le festival, qui s'était déroulé pendant plusieurs années au Centre Harbourfront, ne pouvait pas y retourner cette saison puisque les installations de la Coupe du monde de la FIFA ont réquisitionné plusieurs espaces torontois pour l'été. Le partenariat avec Radio-Canada est ainsi né d'une nécessité logistique, mais Sophie Bernier le présente comme une occasion idéale. La programmation du samedi s'intègre à la Journée portes ouvertes de Radio-Canada, où le public peut assister à la diffusion en direct de l'émission À l'échelle humaine depuis l'Atrium, visiter les studios de radio et de télévision, et profiter d'un barbecue en après-midi entre les spectacles.
Le financement de la Franco-Fête, qui demeure un événement entièrement gratuit, repose en grande partie sur des bailleurs de fonds publics tels que le gouvernement du Canada, celui de l'Ontario et la Ville de Toronto, ainsi que sur des partenariats privés. Cette structure de financement explique en partie les défis que le festival a traversés depuis la pandémie, notamment des changements de lieu répétés qui ont compliqué la fidélisation du public.
Une question de continuité
Ce que Sophie souhaite que les gens retiennent de cette édition tient à une idée simple. La Franco-Fête existe toujours, demeure un rendez-vous annuel pour la francophonie torontoise et continue d'accueillir quiconque souhaite s'y joindre, peu importe son origine. Après les bouleversements causés par la pandémie et les changements de lieu successifs, elle évoque une volonté de rebâtir le festival sur des bases solides, avec l'espoir de retrouver éventuellement le Centre Harbourfront et d'agrandir l'événement dans les années à venir.
Ce qui se dégage de cette conversation avec Sophie, c'est avant tout la constance d'un engagement qui dépasse largement le cadre d'un seul festival. Vingt ans après ses débuts en communication, elle continue de voir son rôle de programmatrice comme un travail d'assemblage minutieux, où chaque artiste choisi répond à une intention précise envers une communauté qui ne cesse de se redéfinir. Sa manière de parler des artistes, qu'ils soient établis depuis des décennies ou qu'ils lancent à peine leur carrière, témoigne d'une attention portée à la fois à la qualité artistique et à la représentation culturelle.
Au-delà des noms qui composent l'affiche de cette 44e édition, c'est cette approche patiente et réfléchie qui explique la longévité du festival lui-même. Sophie Bernier rappelle que la Franco-Fête a longtemps été l'un des seuls rendez-vous francophones de Toronto, et que cette histoire continue d'influencer l'attachement que la communauté lui porte. À travers son travail, elle contribue à maintenir vivant un espace où la langue française, dans toute sa diversité d'accents et d'origines, trouve une scène pour se faire entendre.
